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Je suis français et je m’appelle disons Marc B., afin de préserver une part d’anonymat. Je travaille dans le commerce de la chair humaine. C’est la « vraie vérité ». Il faut toujours désigner les choses par leur terme propre, sinon on ne peut se fier au langage et plus rien n’a de sens. Je vends des organes à des malades en attente d’une greffe. Certaines personnes m’accusent d’être un trafiquant de reins et de foies. Un journaliste de la BBC, Ben G., m’a même surnommé le « Boucher de Shenyang ». Je ne les contredis pas, c’est juste une question de perspective. À l’heure de la mondialisation, on pourrait souligner que j’ai su m’adapter, que je dirige une agence de tourisme médical international, que j’organise l’hospitalisation en Chine des Occidentaux qui ont un besoin vital d’une transplantation. Ce ne serait pas faux non plus. Est-ce que j’ai honte de mon business ? Je n’en ai pas honte. Avec Jade et Peuple, mes associés chinois, je sauve tant de vies.

Avant, dans les années quatre-vingt, j’étais journaliste, correspondant à Pékin [...]

 

 

En sortant du central téléphonique, nous sommes allés nous asseoir sur un banc du parvis de la gare. Nous aurions pu décider de rentrer malgré tout à Pékin, ou Jade aurait pu fuir dans le cadre de l’opération « Yellow Bird » montée par la CIA, et moi je me serais mis au vert à Hong Kong voire en France, ou plus simplement nous aurions pu nous planquer à Canton, ou encore tenter je ne sais quoi d’autre…

C’est là, sur un banc de béton de la gare de Canton, en moins d’une heure, en ce milieu d’après-midi du 5 juin 1989,  que notre destin s’est joué. [...]

   

  

Peuple avait un service urgent à me demander, un drôle de service. Le tribunal de Shenyang venait de recevoir l’un de ces nouveaux sixing zhixing che, ces « fourgons d’exécution de la peine capitale » par injection létale, mais Peuple n’avait personne sous la main pour le conduire jusqu’au camp de Sujiatun, à une vingtaine de kilomètres dans la banlieue sud, là où étaient internés des membres du Falun Gong et où une exécution était programmée. Il avait pensé à moi comme chauffeur, parce qu’il me faisait confiance, parce que j’avais mon permis et qu’avec mon 4 x 4 j’avais l’habitude de manœuvrer un gros véhicule, et puis, à d’innombrables reprises, ne lui avais-je pas demandé d’assister à une exécution ? Le fourgon de la mort était garé devant le building de TSF et le veilleur de nuit me remettrait les clés de contact. Peuple m’a imploré de lui rendre ce service, tout de suite, sans traîner, car l’exécution devait impérativement se dérouler avant l’aube. Lui-même avait déjà commencé à préparer un patient étranger sur la table d’opération, en vue d’une greffe de cœur. Peuple me rejoindrait directement au camp de Sujiatun, avec le bourreau, le juge et son greffier.

C’est ainsi que je me suis retrouvé au volant d’un fourgon de la mort et que j’ai eu l’idée de passer prendre Ben à son hôtel. Je savais qu’il apprécierait la virée dans un tel véhicule, avec une exécution par injection létale à la clé. J’étais certain que lui non plus n’en avait jamais vu. Je me disais : « Voilà exactement le genre de reportage que vingt ans plus tôt nous aurions rêvé de  réaliser ensemble. »

Le tableau de bord du fourgon était tapissé de centaines et centaines de voyants et cadrans. Il y en avait même au plafond. On se serait cru à l’intérieur d’une cabine de pilotage d’avion [...]

 

   

Enfin, chaque nuit j’étais réveillé plusieurs fois par le téléphone, par des voix de jeunes femmes qui insistaient pour venir me « masser » – comme elles disaient – dans ma chambre. Les derniers jours, c’est devenu infernal. J’avais l’impression que toutes les putes de la ville s’étaient passé le mot et lancé le défi de me mettre à l’épreuve, de réussir à me séduire. Pourquoi aurais-je accepté leurs propositions incessantes, ne serait-ce qu’une seule fois ? Pour me montrer sympa ? Pour permettre à ces pauvres filles de gagner leur vie ? Pour que l’une d’elles puisse remporter le pari de m’avoir « déniaisé » ? Je veux bien être gentil, mais là c’était trop me demander, même si, je n’en doutais pas, certaines devaient être aussi mignonnes et douces qu’elles le prétendaient. [...] Parmi toutes ces filles que je rembarrais l’une après l’autre, je le devinais, l’une d’elles était forcément un indic. Il y en avait peut-être même plusieurs. Elles finiraient par aller parler de moi aux flics. Pour leur raconter quoi ? Je l’ignorais, mais elles cafteraient, peut-être pour se venger de l’affront d’avoir été repoussées, et les flics viendraient fouiner dans ma chambre, dans mon ordinateur. Ils m’interrogeraient. Quel était le but de mon séjour à Daqing ? Et pourquoi j’étais resté aussi longtemps ? Moi-même, je l’ignorais, ce qui n’aurait pas manqué d’exciter leur suspicion. Les flics sont comme ça, toujours à chercher des poux dans la tête d’autrui – et pourquoi c’est comme ci et pas comme ça, et cetera ? –, c’est dans leur nature plus qu’une nécessité de leur métier. C’est parce qu’ils ont ce genre de caractère, de prédisposition qu’ils deviennent flics, et non l’inverse. Il ne faut pas se leurrer. Ils découvriraient notre fric et établiraient vite un rapprochement [...] 

 

© Marc Boulet, éditions Payot & Rivages

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