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         J'ai décidé de tuer Carlo le jour où Jade est morte.

         Jade, ma femme, ma Chinoise, ne connaissait pas Carlo, et pourtant leurs destins étaient liés. À présent, assis devant mon ordinateur, il m'est douloureux de raconter les événements qui ont bouleversé ma vie, mais je dois fouiller dans ma mémoire et n'omettre aucun détail pour expliquer comment je suis devenu un assassin...

 

         Le vendredi 20 juin 2003, vers onze heures du matin, ma vie et celle de Jade ont basculé quand le facteur s'est présenté à notre domicile. Il apportait une lettre recommandée d'un certain maître Pignon, avocat à Paris [...]

 

         Je marchais vite, connaissant par cœur le chemin qui menait à la ruelle des Grandes Oreilles. Plusieurs fois, j'avais demandé à Jade pourquoi cette petite voie s'appelait ainsi, mais elle n'avait jamais pu me répondre avec précision. C'était juste un nom de rue comme un autre dans ce quartier de masures, l'un des plus anciens et des plus sales de Pékin, où les habitants n’avaient ni toilettes ni même l'eau courante. Mais pour les touristes étrangers, cet îlot insalubre était un lieu pittoresque, un vestige de la Chine d'autrefois, situé dans le prolongement de la Cité Interdite et de la place Tiananmen, la plus grande du monde avec ses quarante hectares de dalles, là même où l'armée communiste aurait massacré plusieurs milliers d'étudiants le 4 juin 1989. C'était dans ce vieux quartier de Qianmen, à deux pas du centre symbolique de la Chine, que Jade était née et avait grandi. C'était là, au 15 de la ruelle des Grandes Oreilles, dans une maisonnette en briques grises de deux pièces minuscules et sans sanitaires, que nous avions vécu quatre années avec ses parents. [...]

 

         Ni Carlo ni moi ne comptions dans le procès dont nous avions été les acteurs principaux. Une instance judiciaire ne consistait pas à résoudre un conflit entre des individus. Il y avait autre chose en jeu, beaucoup plus important : l'outil de production de la justice, la « machine judiciaire ». Une instance procure du travail à des tas de gens et leur permet de vivre. Ceux-ci produisent des jugements, tout comme l'agriculteur fait pousser le blé. La justice est donc une activité lucrative, au même titre que les assurances, le commerce ou le transport, et, nous, nous ne sommes que les justiciables, des pions, des « clients », des consommateurs de services juridiques. Pour l'entreprise « Justice », peu importe ce que nous réclamons du moment que nous pouvons nous payer un procès. Le fait que Carlo ne se fût pas enrichi et que mon procès eût coûté si cher et tant traîné signifiait juste que Carlo s’était engagé dans la brèche de notre société de consommation.

 

© Marc Boulet, éditions Payot & Rivages

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